La conversion écologique de l’économie
Résumons ici. Depuis 1974 et la première crise pétrolière, la France a vu son produit intérieur brut (PIB) multiplié par 2,5. Pendant ce temps, le nombre de chômeurs était multiplié par 10 et les inégalités fortement accrues. La crise donc, mais pas pour tout le monde : la demande en produits de luxe n’en finit pas d’augmenter. L’économie mondiale continue de produire des richesses mal réparties et cela repose encore en grande partie sur un pétrole très peu cher. Chacun sait désormais que cela ne pourra plus durer longtemps. Une révolution économique est nécessaire pour anticiper la fin de l’ère du pétrole bon marché.
Parallèlement, chacun a pris conscience du réchauffement climatique planétaire. Le Groënland fond. En Australie où la sécheresse dure depuis six ans, les élections générales se sont jouées sur la question de savoir si le peu d’eau qui reste doit aller aux humains ou à l’agriculture. Au niveau mondial, il s’agira tout simplement de limiter l’ampleur des migrations - on parle d’un milliard d’êtres humains - inévitables quand les désordres climatiques mettront les populations en mouvement pour leur survie. Une révolution est à l’ordre du jour. Il faudra qu’elle soit écologique. Sinon, elle sera dramatique. C’est tout le sens du Prix Nobel de la paix décerné cette année à Al Gore et au Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (le GIEC) dont Jean Jouzel, directeur d’un grand institut de recherche en Ile-de-France et d’autres chercheurs du CNRS.
Toutes les aides visant à stimuler l’activité économique devraient désormais dépendre de critères non seulement d’utilité sociale mais surtout de compatibilité avec les grands enjeux écologiques. Certains pensent que c’est impossible avec une économie de marché mondialisée. Pourtant, contrairement aux matraquages médiatiques, aux discours rabâchés, malgré les spectaculaires fermetures d’usines en Europe aussitôt remplacées par d’autres au Maghreb ou en Asie, la mondialisation garde un impact relativement limité sur les économies française et européenne. Il continue de se créer tous les jours des milliers d’emplois sans que les médias n’en parlent, car ce n’est pas spectaculaire. Beaucoup plus dramatiques en effet sont les fermetures d’usines qui frappent les esprits. Or, explique Pascal Canfin, « les trois quarts de la valeur ajoutée dégagée en France correspondent à des activités territorialement localisées. Pour les 20 ou 25% restants, l’essentiel se déroule au sein de l’Europe. Même les produits fabriqués en Chine, en Inde ou dans d’autres pays à très bas coût salarial doivent ensuite être acheminés en Europe où ils sont distribués, vendus, promus, générant toute une économie non délocalisable et qui fournit l’essentiel de la valeur ajoutée. A cela s’ajoutent tous les autres emplois non délocalisables par nature car liés au territoire et aux personnes. » Pour Pascal Canfin, l’effet des bas salaires asiatiques restera donc limité. Et il faut souhaiter que très vite, les ouvriers y obtiendront les augmentations de salaire et les améliorations de conditions de travail, déjà perceptibles, qui réduiront d’autant l’intérêt à délocaliser. Des convergences d’intérêt existent d’ailleurs dès aujourd’hui entre l’Union européenne et la Chine. Il y a donc place, si on le décide politiquement, de commencer à lutter concrètement contre la logique purement financière de l’économie telle que la pratiquent les multinationales. Ces capitaux qui circulent autour de la planète à la recherche du meilleur profit sont en réalité pour l’essentiel l’argent des banques, donc l’argent que nous, citoyens, décidons de leur confier. A nous citoyens, via les associations, les syndicats, les ONG, de réclamer aux banques plus de transparence dans l’utilisation qui est faite de cet argent et pourquoi pas, de réclamer de siéger dans leurs conseils d’administration.
Et en France ? Ici comme ailleurs, il faut diviser par deux nos émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030, et par quatre d’ici 2050. Possible ? « Oui, nous dit Pascal Canfin, en convertissant toute l’économie en fonction des impératifs écologiques. » Surprise, les scénarios des économistes démontrent que cette révolution créera des centaines de milliers d’emplois. Même les syndicats européens réunis au sein de la Confédération européenne des syndicats (CES) en sont désormais convaincus. L’époque est donc mûre désormais pour cette révolution écologique. Et ce ne sera pas triste car plus d’écologie, c’est plus d’emplois et plus de lien social. Isoler tous les bâtiments existants, les 17 millions de logements anciens, c’est 100.000 emplois pérennes à créer dans le secteur du bâtiment. Porter à 20% la part de production de l’énergie à partir de sources réellement renouvelables (le vent, le soleil, les plantes, le sol ; l’uranium lui s’épuisera comme les autres minerais!), cela créerait 240.000 emplois. Un document de la Commission européenne montre qu’un million investi dans l’énergie crée 12 à 16 emplois s’il s’agit d’augmenter l’efficacité énergétique, mais seulement 4 à 5 s’il s’agit de construire une centrale nucléaire. Et il faut deux fois plus d’argent pour produire une quantité d’énergie supplémentaire que pour économiser cette même quantité d’énergie !
Suffisant, tout cela ? Non, cela ne remettra pas tous les chômeurs au travail. On peut encore créer des emplois en continuant à mettre en place les 35 heures, là où cela n’a pas été encore possible et avec des aménagements. Mais surtout, les Verts veulent déconnecter les modalités d’intégration sociale du seul accès à l’emploi car il y a d’autres manières d’être utile à la société. Ce qu’il faut envisager pour demain, c’est plutôt une société de pleine activité – formation, activités d’utilité sociale ou environnementale dans des associations comme Emmaüs ou le WWF – qu’une société de plein emploi, probablement illusoire.